Les vraies urgences ( Noël en Alsace)

Une seconde, c’est une seconde.
Une minute, c’est une minute.
Une heure, c’est une heure.

Le temps passe comme un cœur qui bat.
C’est du moins ce que je croyais, moi aussi, jusqu’au jour où j’ai compris.

Le temps fixe, le temps régulier, le temps immuable… Laissez-moi en douter.
Il se semble que nous sommes éternellement en attente de quelque chose et que l’attente confère au temps une certaine élasticité.

Dans quelques jours, les Américains vont voter.
Cela fait des mois que la campagne électorale fait rage.
Une sacrée maladie qui se moque des frontières.
Dans quelques semaines, ce sont les français qui sont appelés aux urnes.
Et puis, c’est comme la grippe, la maladie électorale va faire le tour du monde et comme la Terre est ronde, la maladie reviendra au point de départ pour entamer un second tour…

Chacune est libre de se faire sa propre opinion, moi je dis :

 ATTENTION, IL Y A PLUS URGENT.
NOËL APPROCHE.

Permettez-moi de vous raconter Noël  en Alsace en version originale. (V.O.)
Ce serait dommage de se priver de la sonorité de nos mots en dialecte alors, j’ai décidé de leur rendre hommage en les habillant de parenthèses, traduction immédiate bien sûr.

 

 

Dès que l’on parle de Noël, les Alsaciens sont partagés. On a d’un côté les nostalgiques et de l’autre les modernistes.

Les « Friàher » (les autrefois) contre les « Hetta » les aujourd’hui.

Chacun défend sa paroisse, mais tout le monde tombe d’accord pour considérer que Noël, « d’Wienachta »   est la fête la plus importante du calendrier.
 

A Noël, on réunit la famille.
Pour Noël, on met les petits plats dans les grands.
« Fer d’Wienachta  gunscht d’r ebbis. » 
Pour Noël on se paie une folie.

Il y en a même qui « lossa der Labi los » «  disons dans le langage actuel, ceux qui s’éclatent un bon coup.
Mais toujours avec la ferveur de circonstance.
 

Les Alsaciens ont tellement conscience de l’importance de Noël qu’ils ont réussi un tour de force unique : rendre le temps élastique.

Suivez-moi : il est impossible en théorie de ralentir ou d’accélérer le temps. D’r Guschti vous dira : 

« A Viertelstund met d’m a schehna Maïdla un à Viertelstund bim Dentiste esch immer nur fufzehm Minuta»

Un quart d’heure avec une belle fille et un quart d’heure chez le dentiste, ce ne sont en réalité que quinze minutes.

 

Alors vu que le temps est incompressible, il n’y a qu’à le prolonger des deux côtés.

Vers l’avant en se réjouissant ; vers l’arrière en évoquant les souvenirs : « waïsh noch » tu te rappelles !

 

Et c’est ainsi que Noël commence immédiatement après Saint Nicolas.

Noël : la fête de la lumière.
Tout le monde est d’accord sur ce point là, mais Noël c’est également la fête des odeurs.
Cela commence avec l‘odeur des « Bredla » les petits biscuits que l’on prépare. Et c’est tout une histoire que ces « Bredala .»

On prépare une pâte aussi fine que possible.
Certains en prélèvent une partie pour la colorer avec un bon coup de cacao.
Alors on étale la pâte « met d’m Wàlholz » le rouleau à pâtisserie et l’on découpe qui des étoiles, qui des lunes, des sapins aussi.
Il n’y a pas de limite à la fantaisie. Chaque épouse  possède son petit carnet de recettes léguées par les ancêtres.
En fabriquant ses « Bredla », c’est un coup de chapeau que l’on donne aux générations passées.

 

La tentation de déguster les « Bredla » est grande.
On aimerait les goûter les uns après les autres, mais c’est dans une boîte en fer-blanc qu’ils vont attendre sagement.

« Sa wara besser wenn sa a betzi elter send »

Ils sont meilleurs en vieillissant un peu.

 

Je n’ai jamais cru cette affirmation et je me faisais un devoir de contrôler régulièrement la progression de la maturation. 
Cela bien sûr jusqu’au jour où ma mère s’en apercevait.

 

Après l’odeur des « Bredla », voici celle du sapin : une odeur puissante car le sapin, on allait le chercher directement dans la forêt, du moins quand le village possédait un bois.

Décorer le sapin est encore tout une histoire.
Je me souviens  du Henri qui fabriquait des étoiles avec la paille qu’il avait ramassée, juste avant les moissons.
Il avait de la patience cet homme-là et il s’arrangeait pour de jamais faire deux étoiles semblables.

Fabriquer les décors de Noël était chose courante.
On emballait des noix dans du papier argenté récupéré sur les tablettes de chocolat.
On peignait des glands avec de la couleur dorée ; il y en a même qui suspendaient à leur sapin des jouets miniatures réalisés avec la scie à découper le contre plaqué. Mais le plus important c’est le « Schpitz » la pointe ; celle qui trône tout en haut.

« Friaher » (naguère) on n’avait pas de boules : c’est carrément des oranges et des pommes bien rouges (les pommes de la Saint Nicolas) que l’on suspendait aux branches et pas n’importe où. Non, les boules servaient à lester les branches afin de pouvoir y fixer bien droit les bougies, de vraies bougies traditionnellement rouges.

Les partisans du « Hetta » – de modernité – vous diront que les bougies, c’est dangereux et qu’il vaut mieux mettre des guirlandes.
Je ne dis pas non ; il y eut certes de temps à autre un incendie, mais essayez voir de souffler une guirlande électrique !

Chez nous, les parents avaient trouvé un truc infaillible pour coucher les enfants.
Un truc très simple : voilà les gosses étaient chargés d’éteindre chaque soir les bougies.
Comme récompense, ils avaient droit de déguster une friandise récupérée sur l’arbre.

Là, il faut que je vous dise que même si je suis plutôt du côté des nostalgiques, je dois admettre que l’apparition des petites bouteilles en chocolat contenant une gorgée de liqueur a certainement marqué un progrès décisif ! Depuis cette invention, on ne peut plus capitale, mon sapin porte autant de bouteilles en chocolat que de boules. Question de goût dans tous les sens du mot.

Chaque famille préparait donc son sapin. Et le sapin était le reflet de son propriétaire.
Il y a les sapins multicolores avec un débauche de couleurs et il y a les sapins un peu plus humbles qui se contentaient de deux couleurs.
Pour le mien, j’ai toujours choisi le rouge et le doré.

 

Le sapin, c’est important. C’est comme si on ouvre la porte à un ami qui vient passer les fêtes avec vous. Mais le plus important ce sont les cadeaux que l’on dépose au pied du sapin. Car en Alsace, c’est bien à Noël que l’on offre les cadeaux aux enfants et pas pour les étrennes du jour de l’an.
Encore une de ces inventions des « Franzosa » – des Français de l’intérieur.

 

Je ne me souviens pas de grand repas de Noël. Non chez moi, c’est à dire dans ma famille, le salon restait fermé jusqu’à 20 heures. C'est la grosse horloge qui donnait le feu vert. Alors, on ouvrait la porte du salon et les gosses étaient tout éblouis par tant de lumières. On chantait quelques chansons à l’ancienne. On chantait vraiment. On ne passait pas un quelconque disque et si d’aventure la famille comprenant un musicien, il sortait qui son accordéon qui son violon. Non pas de clairon : le clairon, cela fait trop militaire  voyons !

On chantait «  il est né le divin enfant » et l’on finissait presque immanquablement par entonner en chœur « Stille Nacht Heilige Nacht » le douce nuit sainte nuit en allemand qui prouve que même si la guerre  a laissé des marques profondes, le jour de Noël, on sait pardonner.

 

Après la découverte des cadeaux ponctuée d’exclamations de bonheur, maman servait un kouglof ou alors quelques « Manala » des bonshommes en brioche. Un verre de vin chaud pour les adultes et un peu de cacao pour les enfants. Et, vers minuit, on prenait la direction de l’église pour assister à la messe que dis-je, aux trois messes de minuit. La messe se terminait en point d’orgue (si vous me permettez cette expression) quand « dr Maxi » Max, le mari de Juilette, chantait le Minuit chrétiens du haut du balcon.

Je me suis souvent demandé qui pouvait bien prévenir Saint Pierre, qui dit-on, est chargé de la météorologie, mais je me souviens que les premiers flocons de neige prenaient un malin plaisir à tomber sur le chemin du retour. Et c’est fatigués, mais heureux que nous allions vite nous  cacher sous nos draps, les pieds bien au chaud sur une bouillotte pendant que des fleurs de  givre s’épanouissaient sur les fenêtres.

 

Les festivités reprenaient le lendemain. C’est le jour où l’on recevait la famille.
Alors après l’apéritif d’usage – le Suze citron ou le guignolet kirsch, on dégustait le pot au feu ses «  saladlas », suivi d’une bouchée à la reine avec des quenelles et de ris de veau, avant d’attaquer de pied ferme la « Suppahuan » – la poule et sa garniture.

Pas de fromage à l ‘époque car il fallait laisser de la place pour la bûche ou alors extrême luxe, la torche aux marrons ou le « nègre en chemise ».
Je me souviendrai toujours de ce nègre en chemise, savant mélange de purée de marrons cuits et épluchés deux fois, et de chocolat noir le tout moule dans un récipient ventru.

La chemise : ce n’était que de la crème Chantilly savamment déposée à la poche à douille.

N’oubliez pas le café et le « Schnaps » à les alcools blancs. A l’époque, on n’avait pas encore inventé les alcotests.

 

Mais ce n’est pas fini, car les Alsaciens ont le privilège de fêter le 26 décembre la Saint Etienne, jour férié qui fait bien des jaloux du côté de Français.
Alors soit en allait en visite chez les membres de la famille que l’on n’avait pas encore revu … depuis la veille ou alors, on mangeait les restes. J’ai le souvenir de langue de bœuf fumée avec sa salade de pommes de terre ou alors une simple palette de porc fumée (faut savoir rester simple non ?)

 

Voilà, à l’époque Noël n’avait pas encore cette odeur d’argent, cette couleur de paillette, ces sons de CD numériques. On ne rêvait pas de caviar et de saumon fumé, et je pense que l’on était tout au moins aussi heureux que maintenant.

 

Mais il me plait à évoquer une histoire qui est bien incrustée dans ma mémoire. C’est l’histoire que racontait mon père.

C’est l’histoire d’un Noël de la dernière guerre quand, au-delà, des ordres de l’état major, au-delà des rancœurs et des vengeances, le soir de Noël des deux côtés de la frontière, là-bas dans les tranchées, les soldats avaient déposé leurs armes et avaient entonné un Douce nuit Sainte Nuit auquel avait répondu un « Stiele Nacht Heilige Nacht » chanté par des soldats qui pour l’espace d ‘un instant étaient redevenus des hommes.

Le miracle de Noël diront certains.

 

 

 

mannalas

Ce sont les mannala qui annoncent l'arrivée de Noël. Chaque année, ils apparaissent un peu plus tôt dans les vitrines des pâtissiers

 

arrangement-noel

On a ramassé les éléments qui permettront de réaliser des arrangements de Noël

 

eoile-de-paille

Henri a fabriqué ses étoiles de paille

 

sapin

En rêve déjà du sapin que l'on installera dans le salon

 

 

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