Les souvenirs.

LES SOUVENIRS :

Citations :

  • Et derrière les paupières closes, je feuillette les albums de mes souvenirs.
  • C’est dans la tête que tu feras tes derniers voyages.

Pour commencer un image.

Il fait froid. Nous sommes en hiver. Un vrai hiver comme autrefois.
Autrefois, oui, l’hiver était synonyme de bonhomme de neige, de parties de luges, des glissades, de boules de neige, de rues encombrées, de chaque côté de gros tas de neige.
C’était il y a très longtemps, c’était quand j’étais jeune…

Et puis, il y a un souvenir un peu plus précis. Il avait neigé toute la nuit. La cour de l’école était recouverte d'une épaisse couche de neige immaculée, inaccessible aussi, protégée pour le portail fermé à double tour.
Nous, les gosses, nous nous pressions devant le portail attendant avec une impatience grandissante que le concierge arrive avec son trousseau de clefs.
Alors, c’était une véritable lutte, une bataille, pour être le premier à marquer l’empreinte de ses pas sur la page blanche.

L’hiver, c’était cela. Oubliés les frissons, oubliés les doigts torturés par l’onglée, oubliées aussi, les fenêtres avec leurs fleurs de givre. Oublié le poêle qui ronflait dans le coin de la chambre. A côté du poêle rougi, une chaleur à suer. A quelques mètres à peine, les fenêtres opaques, gelées.

Le temps s’est écoulé.
Le temps a fait son tri.
Le temps a fait son œuvre.

C’est tout ce qu’il y a de plus normal.
Imaginez un instant que chaque souvenir laisse sa trace, que chaque odeur vous laisse une émotion, que chaque sourire soit dessiné dans votre cœur.
Vous voyez le tableau.
Quel embouteillage !

Alors pardonnez-moi, acceptez que je pastiche.

Les souvenirs sont ce qui reste, quand on a tout oublié.

Oublié ?

Trié peut-être : rangé, ordonné, classé, remisé, conservé, mis en attente, gardé pour plus tard.

Je plains les gens sans souvenirs.
Ils n’ont pas de passé.

Seuls les souvenirs permettent de mesurer le temps. Seuls les souvenirs permettent de mesurer le chemin parcouru, seuls les souvenirs nous permettre d’être conscients.

Sans souvenirs, pas de passé. Pas d’avenir non plus.
Celui qui ne se souvient pas est condamné à refaire les mêmes bêtises.

Mais qu’est-ce qu’un souvenir ?

C’est là que les choses se compliquent.

Les chercheurs ont mis en évidence 3 phases :

Première phase : l’encodage.

Un événement sera ressenti de façon plus ou moins intense par deux sphères séparées de notre cerveau. L’une se charge de la mémorisation de l’objet. La seconde se charge de la mémorisation du contexte.

L’hippocampe relie ensuite objet et contexte pour créer le souvenir.

Seconde phase : la consolidation.

Cette phase dure plus ou moins longtemps (de quelques jours à plusieurs mois) Le souvenir est renforcé par le renforcement des relations entre les deux sphères. Le souvenir perd de sa vivacité pour devenir une histoire plus stable. Avec cette stabilité, les connexions primaires s’effacent, il ne reste plus que le lien.

Troisième phase : la  remémoration.

Lors d’une rencontre avec l’objet, même dans un tout autre contexte, le souvenir va se raviver. C’est exactement le chemin inverse de la première phase.
C’est la vue de l’objet qui va déclencher la connexion à l’hippocampe qui réactive la remémorisation du contexte.

Nos souvenirs sont-ils fiables ?

Le schéma de la constitution et de la remémoration est un schéma complexe, je dirais si complexe, que se produisent immanquablement des erreurs.

La maladie d’Alzheimer est la perte des souvenirs des événements récents.
La dysmnésie est la difficulté de restituer un souvenir dans son contexte.
La nostalgie comprend une phase de mélancolie, d’un envoûtement, par rapport à des souvenirs dont on se souvient et que l’on idéalise parfois.

Les souvenirs sont donc en quelque sorte, un marqueur de la santé de notre cerveau. Il semble pour le moins assez difficile de leur faire confiance. De plus, il semble que la constitution d’un souvenir est étroitement liée à l’intensité de l’événement premier. Plus l’événement primordial aura été intense, plus les traces qu’il va laisser dans notre cerveau seront profondes et durables.

Il existe des gens qui passent sans laisser de souvenir.

Je ne suis ni savant, ni encore moins chercheur en neurosciences. Enseignant, je ne suis qu’un simple utilisateur de mémoire, car la mémoire est un élément essentiel de l’apprentissage.

Vous voyez le tableau si quelqu’un oublie aussi vite qu’il apprend !

Finalement, « apprendre » n’est-il pas simplement créer des souvenirs ? Des souvenirs « mobilisables » chaque fois que l’on en a besoin ?

Mon expérience de professeur (de techniques, en particulier) m’a conduit à définir un certain nombre de paliers permettant de définir les étapes de l’acquisition de nouvelles connaissances.

Palier N°1 :

Le professeur, fait, exécute, montre, explique …
l’apprenant copie, refait les mêmes gestes

Palier N°2 :

Le professeur ne montre plus. Il rappelle oralement, ou mieux fait rappeler par l’un des apprenants la technique mise en œuvre.
On fait donc appel aux souvenirs.

Palier N°3 :

L’apprenant possède les techniques. Il devient l’exécutant. Il est autonome.

Palier N°4 :

Maîtrisant les techniques utilitaires qui lui permettent de réaliser en toute autonomie, l’exécutant est sollicité pour réaliser une tâche qu’il n’a jamais faite.
Cela le conduire donc à mobiliser ses souvenirs afin de pouvoir appliquer ses connaissances à résoudre des nouvelles difficultés.
C’est là, certainement le stade ultime.

Prenons un exemple pratique :

Sujet : réaliser une tarte aux pommes à l’alsacienne. Pâte, fruits, appareil)

Palier N°1 :

Le professeur réalise la pâte, la garniture, l’appareil qui sera versé sur la tarte. Il explique la cuisson et la finition.

Palier N° 2 :

On refait une tarte, mais cette fois ci, le professeur se contente de faire rappeler les techniques, les élèves réalisent sous contrôle du professeur qui rectifie.

Palier N°3 :

Vous savez faire une tarte aux pommes …alors en avant…

Palier N° 4 :

Voilà, vous savez faire une tarte aux pommes à l’alsacienne (donc avec un appareil, œufs, crème …) et bien vous allez préparer une tarte aux champignons : donc une quiche.

Il faudra donc que les élèves mobilisent leurs connaissances, donc leurs souvenirs. De plus, ils vont rencontrer des difficultés nouvelles – la teneur en eau des champignons –
C’est là, que l’on pourra détecter les simples exécutants et ceux qui possèdent la part d’intelligence indispensable.

Le sujet « souvenirs » est passionnant.

Comme tous les sujets fondamentaux, chaque réponse ouvre une porte sur de nouvelles questions.

Quelle est l’importance de la première rencontre avec l’objet ?
Combien de fois faut-il oublier avant de pouvoir dire : je sais ?
Quelle est l’importance de la personnalité du professeur ?
Faut-il choquer pour focaliser l’attention ?
Intéresser c’est bien, mais comment soutenir cet intérêt ?
Comment informer l’élève de ses progrès et faire naître la conscience de son degré de connaissance ?

Restons modestes.

Je sais une seule chose : c’est que je ne sais pas.

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