ATTENTAT AUX ESCARGOTS

Le proverbe dit :

«Il faut de tout pour faire le monde».

La mère Denis, incontestable vedette de la télévision, aurait dit avec son accent :

«C’est ben vrai !»

Pourquoi ce proverbe ? Eh bien, à cause d’une histoire d’escargots.

Mon histoire remonte à quelques années ; alors que j’étais professeur de cuisine dans un lycée du Nord. Que voulez : il faut de tout pour faire un monde s’applique pratiquement à tout et dans le cadre de mon anecdote le proverbe met en scène les collègues qui constituaient l’équipe des prof de cuisine du bahut.

Dans le lot, vous trouvez les professeurs sympathiques et d’autres qui le sont moins.
Vous avez les professeurs qui ont avant tout le souci de leurs élèves et les autres qui donnent la priorité à leur avancement.

Pour souder l’équipe, j’avais organisé une soirée choucroute. Et nous avions passé une bonne soirée, parenthèse loin des tracasseries administratives, loin des réformes et contre-réformes d’une hiérarchie tatillonne qui ignorait les réalités du terrain.

Comme déjà dit : il faut de tout pour faire le monde.

Certains collègues suivirent mon exemple et organisèrent également des repas entre amis mais dans le lot, il y en avait un qui était particulièrement, nous dirons poliment « économe », pour de pas dire carrément pingre.

Il économisait sur tout, à l’exception des éloges qu’il s’adressait à lui-même, passant plus de temps dans les bureaux à parler de tout ce qu’il était censé faire, pendant que ses élèves venaient quémander des conseils auprès des autres enseignants.

C’est le seul membre de l’équipe qui n’avait eu la politesse d’inviter ses collègues.
Nous avons donc mijoté une petite vengeance à notre façon.

Un soir, nous avons tous débarqué chez lui à l’impromptu, c’est-à-dire sans crier gare.

Et le pauvre Pierre n’en croyait pas ses yeux.

« Ben voilà, nous avons fait le tour de toute l’équipe, alors nous venons passer la soiréechez toi.
– mais je n’ai rien prévu. Mes frigos sont vides
– ne t’en fais pas. Nous n’arrivons pas les mains vides. Nous avons apporté un repas. Nous avons même apporté le pain. Il ne te reste plus qu’à dresser la table, et d’ouvrir quelques bouteilles, car nous avons grand soif. »

Et Pierre de lever les yeux au ciel, et de sourire, contraint et forcé d’ouvrir à grand regret, quelques bouteilles.

Nous avons commencé par un apéritif qui sonna le glas d’une bouteille de whisky et d’une autre de pastis. Un apéritif, un vrai de vrai, nécessite quelques petits à côté ce qui obligea Pierre à sacrifier un paquet de cacahuètes, un autre de petits biscuits, ainsi qu’une boîte d’apéricubes.

Pierre était de plus en plus inquiet.

« Qu’avez-vous apporté pour le repas ?
– Nous avions envie  d’escargots. Nous en servons rarement dans le restaurant du lycée. »
Pierre avait l’air inquiet.

« C’est vous qui avez préparé les escargots ?
– Bien sûr, et nous les avons même congelés afin de garantir leur fraîcheur.
– dans ce cas, il faut que j’allume mon four.

Rien qu’à cette idée, on voyait que Pierre était torturé par l’image d’un compteur d’électricité qui dansait une rumba effrénée.
« Il va falloir du temps pour cuire tellement d’escargots !
–  Tu n’aurais pas par hasard un micro-ondes suggéra Gérard. Il n’y a rien de plus efficace qu’un micro-ondes pour réchauffer.

Arriva ce qui devait arriver. Disons que la vengeance a atteint son paroxysme.

Là, excusez-moi, je vous dois quelques explications technologiques pour vous permettre de vous joindre à nos éclats de rire.

Le micro-ondes chauffe par agitation des molécules d’eau. Plus elles s’agitent, plus la chaleur monte ; la pression aussi
Alors imaginez-vous des escargots qui sortent du congélateur.

Une spirale au fond de laquelle se terre l’escargot. L’entrée est bien colmatée par du beurre bien dur.

Maintenant, fermez les yeux.
Les ondes s’agitent.
L’escargot qui contient une grande proportion d’eau, commence à gonfler.
La pression augmente comme dans un pneu de camion.
Le beurre froid résiste jusqu’au moment où l’explosion devient inévitable. Et c’est une véritable pétarade d’escargots qui fut saluée par nos éclats de rire.

Ce soir-là, nous n’avons pas dégusté les escargots de notre vengeance. Nous nous sommes consolés en allant déguster un cornet de frites acheté à s’barraque du coin. Mais nous avons passés une soirée à rigoler en pensant à Pierre obligé de nettoyer son micro-ondes sous l’œil goguenard des dernières vaches de notre apéritif.

 

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