ANECDOTE : les infirmières musicales

Le lycée dans lequel j’officiais comme professeur de cuisine avait, comme tous les lycées, besoin de faire tourner son restaurant d’application.
Nous organisions donc des repas midi et soir.
Le mercredi, c’était le jour des anciens de l’Education nationale : un groupe de retraités, nostalgiques du temps où leur vie était réglée par les sonneries des écoles.

Un jour donc, j’ai rencontré les deux responsables de cette association.

« Vous voyez, Chef, nous aimerions retrouver une viande comme dans le temps : une viande tendre, savoureuse. Elle avait du goût la viande d’autrefois, maintenant, la viande n’est plus ce qu’elle était, de la semelle ou alors de la viande pleine d’eau. »

Que voulez vous répondre ?

La viande et les techniques d’élevage ont certainement évolué, mais mes braves enseignants ont oublié qu’eux aussi ont subi les outrages du temps. Leurs dents ne sont plus ce qu’elles étaient…

Surtout ne vous avisez pas de faire  une réflexion pareille.
Ce serait les «  remettre » à leur place, leur enlever leurs dernières illusions.
On vieillit surtout dans sa tête et quand l’appétit va… tout va.

J’ai décidé de jouer le charme et la diplomatie.

Madame, Monsieur, si vous avez demandé à rencontrer le chef c’est que vous êtes animés par le désir de ne pas faire comme tout le monde.
Vous cherchez à vous distinguer, à sortir des sentiers battus.
Laissez donc la viande à ceux qui se régalent d’un simple steak frites salade.
Vous méritez mieux.

Les yeux de mes interlocuteurs se mirent à briller.

– Vous proposez quoi ?
– Je pensais que des gens de votre culture apprécieraient sûrement une coquille Saint Jacques à lait de noix de coco, ou un pavé de lote au vinaigre de framboise.

Les yeux se mirent à briller plus fort.
J’avais réussi à leur mettre l’eau à la bouche.
Rendez-vous fut donc pris pour le mercredi suivant.

Je vous passe les détails…
Le repas fut réussi.
Les anciens poussèrent la chansonnette.
“Le cuisinier, nous voulons voir le cuisinier !” scandèrent les ventres repus.”

J’enfilai un tablier propre et une toque neuve.
Je passais en salle sous un tonnerre d’applaudissements.
et je fus littéralement léché par toutes les dames d’un certain âge qui s’étaient mises sur le trente et un.
Quel souvenir !
Que de jalousie aussi de la part des collègues.

« Il donne dans les vioques » !

Fin de la première partie.

La seconde partie commence elle aussi, par un rendez-vous, mais de l’autre côté de la table, il y a maintenant trois jeunes infirmières, très colorées et surtout très parfumées.

Voilà, nous aimerions vous demander d’établir un repas sur mesure.
Nous organisons une rencontre et nous aimerions terminer par un repas..

Fort de mon expérience, je proposais donc mes désormais coquilles Saint Jacques, mais comme j’ai horreur de refaire pour la X° fois le même plat, je proposai une variante :

Que diriez-vous de coquilles Saint Jacques à l’orange sur un lit de confitures d’endives ?

La proposition fit, comme on dit, long feu, comme un pétard mouillé.

Nous nous attendions à quelque chose de plus original, vu notre niveau.
Que proposez-vous d’autres ?

Plouf et encore plouf !
Mes propositions finirent à l’eau, les unes après les autres ; mais je me sentais, comment dire ( je ne veux pas tomber dans la vulgarité) je me sentais comme un joueur de pétanque… les boules….
si vous voyez ce que je veux dire…

Je pris donc le taureau par les cornes (taureau est le mot qui  convient,  car l’une ou l’autre infirmière était quand même vachement belle)
Et oui, même un cuisinier reste un homme !

Toujours est-il que voilà :

Mesdames, veuillez m’excuser.
Je n’avais pas tenu compte de votre culture gastronomique. Vous êtes à n’en pas doute,r de véritables connaisseuses.

Permettez-moi de vous présenter des plats qui sous des dehors disons presque populaires, ne peuvent appréciés que par de fins palais

Et c’est ainsi que j’ai réussi à « vendre »

– un petit poireau vinaigrette MAIS avec une vinaigrette au vinaigre de framboises
– un grenadin de veau MAIS aux morilles
– un carrousel de légumes printaniers
– avec des beignets de salsifis comme on en sert
à la table présidentielle…

Mes infirmières furent ravies.

Et moi, j’en fus débarrassé.

Arriva le fameux jour du repas.

J’avais prévenu le professeur de salle :
François, il faut du cinéma aujourd’hui et du cinéma scope.

Le repas fut donc servi avec tout le cérémonial requis.

Les infirmières ne demandèrent pas à voir le chef, on ne salue pas que diantre les membres du personnel.

Il était 15 heures quand, retournées dans leur salle de réunion, elles demandèrent que soient servis les cafés.

Les serveurs dépêchés sur place revinrent hilares !

Chef, faudrait que vous alliez voir ça.
Imaginez une salle pleine de poulettes
Les unes en Chanel, les autres en Dior, parfumées comme des cocottes
Ca pue, elles ont même été obligées d’ouvrir les fenêtres
Et puis, il y a autre chose encore beaucoup plus marrant.

Quand elles ne se lèvent pas pour allez soulager leur vessie « because » le poireau, elles se tortillent sur la chaise pour évacuer aussi silencieusement que possible les gaz provoqués par les beignets de salsifis.

Hilaires que je vous dis !

Ce jour-là, la leçon de cuisine se termina par une séquence de vocabulaire avec explication détaillée et humoristique de l’adjectif « carminatif »

Non, non, je sais garder un secret.
Allez cherchez vous-mêmes dans le dictionnaire.

Conclusion :

Il vaut mieux être toujours en bon termes avec le cuisinier.
N’oubliez pas que le cuisinier est l’héritier direct des anciens alchimistes.
Une pincée de bicarbonate dans la cuisson des salsifis aurait mis une fin prématurée, à la velléité musicale, de ce légume symphonique.

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