Le coup du pissenlit


Il est de notoriété publique que les Basques jouent à la pelote. Les Savoyards aiment bien gravir les montagnes, les gens du Sud adorent musarder au soleil ou jouer à la pétanque.
Chez nous, en Alsace, le « sport national » c’est chercher, ramasser, cueillir tout ce que la nature nous offre. Et elle est généreuse, cette nature d’un bout de l’année à l’autre.
Alors on croise souvent les Alsaciens, les vrais de vrais et ceux qui se sont fait adopter, un panier ou un seau à la main.

Tenez : prenez votre calendrier, nous allons dresser la liste de tout ce que vous pouvez chercher.

Le mois de mars inaugure la saison des morilles. Elle dure jusqu’en mai. Pour les débusquer, il vous faudra explorer les endroits ensoleillés.
Le mois de juin vous offre les fraises des bois.
Mi-juillet, je vous recommande d’aller faire une promenade sur les versants côté Sud. Vous y trouverez certainement les premières myrtilles.
Les orages d’été feront naître comme par magie les girolles et les bolets bientôt suivis par les framboises au parfum délicat.
Septembre est le mois des myrtilles rouges aussi appelées airelles. Si vous passez en forêt, n’oubliez pas de cueillir les petites pommes sauvages. Elles sont bien trop dures pour les croquer, mais on en fait une gelée délicieuse d’un rose tendre. Noix et noisettes accompagnent les trompettes de la mort, les coulemelles ou lépiotes élevées.

Il faut vraiment vous appliquer si vous voulez vous ennuyer !
De travail, non ! du plaisir tout au long des saisons.

Mais aujourd’hui, je veux vous parler du pissenlit. Il a l’honneur d’ouvrir la saison.
Ce sont les prairies qui donnent le signal. Elles commencent à peine à verdir que vous apercevrez déjà les premiers amateurs de pissenlits.

Aussi loin que remontent mes souvenirs, nous avons toujours ramassé des pissenlits que nous dégustions en salade.

Une salade de pissenlit c’est très bon, mais il faut savoir la préparer, car il y a des coups de main qui se transmettent de génération en génération.

Tout d’abord, vous allez bien nettoyer le pissenlit, enlever les feuilles fanées et surtout bien le laver à grandes eaux.
Tailler ensuite un oignon en tout-petits morceaux.
Posez le pissenlit dans un saladier résistant à la chaleur, car cela va chauffer.

Vous êtes prêts ? On y va.

Prenez une poêle dans laquelle vous allez verser trois cuillers d’huile.
Quand l’huile sera bien chaude, ajoutez les oignons ciselés. Veillez bien à ce qu’ils ne prennent pas de couleur.
Versez l’huile chaude parfumée aux oignons sur la salade
Mélangez.
Sous l’action de la chaleur, les feuilles de pissenlit vont s’attendrir.
Pour les consoler, ajoutez trois cuillers de vinaigre que vous aurez fait bouillir dans la même poêle.
Sel, poivre ; certains rajoutent un peu de moutarde.
Lardons et œufs durs font partie de la fête.

Un régal : je vous l’assure.

C’est toute ma jeunesse que je retrouve quand je déguste une salade de pissenlit.

Que voulez-vous, le temps passe. Maintenant, les gens n’ont plus le temps ou l’envie de ramasser du pissenlit, alors quelques paysans, flairant l’aubaine, se sont lancés dans la culture du pissenlit. Vous pouvez désormais en acheter au marché du samedi matin. Mais attention ! ce n’est plus le même pissenlit. Celui que l’on vous propose a été sélectionné pour être rentable. Il a bénéficié d’un petit coup de pouce grâce aux engrais. Face à lui, l’autre, le sauvage paraît malingre, mais quelle différence de goût !

Je ne fais pas exception : j’achète du pissenlit comme tous ceux qui n’ont pas assez de temps, ou alors parce se baisser n’est pas facile quand on découvre que l’on a pris de l’âge.

L’autre jour, j’ai rencontré un ami au marché.
« T’as vu du pissenlit ?
— Oui, là-bas du côté de la halle, tu en trouves, mais à quel prix !
— Combien ?
— 18 euros du kilogramme.
— et dire que c’était un repas pour gens pauvres.

Voilà, le coup du pissenlit
Mais je suis en train de me demander si je ne devrais pas changer le titre de mon histoire et dire :

le coût du pissenlit.

Phonétiquement, cela ne changerait rien.

Allez bon appétit.

Ce texte est extrait de mon livre : un autre regard :
tome 1
tome2
tome3
et tome 4

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