Par amour

Grand-père était ce que l’on a coutume d’appeler : ouvrier-paysan. C’est à dire que son corps s’en allait travailler à la ville, mais que son cœur restait, tout là-bas, dans son village.

C’était au début de ce siècle . Dans les oreilles résonnaient encore les bruits de la guerre de 70.. C’était pendant ce silence, en forme de soupir, dans la symphonie pour canons et mitrailleuses, dont le deuxième mouvement allait reprendre sur un immense crescendo.

Quand on m’a conté cette histoire, j’ai eu peine à la croire et je suis allé sur les lieux.
Oui, chaque matin, grand-père partait avant l’aube, pour faire à pieds, les quinze kilomètres jusqu’à l’usine.

Avec lui, il emportait la gamelle avec son repas : un repas qui avait poussé dans son jardin et il n’était pas peu fier du goût de ses carottes et de la longueur de ses haricots.

Son parfum à lui, c’était l’odeur des marguerites et des violettes avec une petite touche de poulailler.

Le soir, il revenait et le vent avait bien du mal à laver le grand corps. Grand-père laissait, derrière lui, l’odeur des machines et le bruit des courroies.

Comme le cheval qui s’emballe en sentant son écurie, grand-père allongeait ses pas quand il voyait pointer à l’horizon, le clocher de son village.

Alors, pendant qu’il parcourait les dernières centaines de mètres, il se sentait renaître et, la fatigue oubliée, il saisissait la faux pour aller couper l’herbe pour les lapins.

Un jour, il fallait bien se raisonner, dire adieu à la campagne et aller habiter la ville.
Mais vois-tu, on ne peut replanter les vieux arbres, et grand-père avait laissé son coeur, là-bas, entre les pommiers et son petit champ de blé.

S’il n’avait écouté que son coeur, tu penses bien …
Mais il y avait grand-mère, une maîtresse femme et alors, tu le sais bien, quand les femmes se mettent quelque chose en tête …

Ils se mirent donc au travail et payèrent, en larmes de sueur et de sang, leur maison.
Voilà : ils furent les premiers à rembourser, les premiers de tout le quartier.

 

Quand la maison fut installée, quand les volets reçurent leurs couches de peinture, grand-père, comme ces ouvriers étrangers qui font venir leur famille, grand-père, rapatria la campagne à la ville.
Il fabriqua un clapier pour ses lapins et un petit poulailler qui lui donnaient l’illusion et qui lui permettaient de rêver.

Il avait atteint l’âge où l’on ne vieillit plus, ou alors qu’une seule fois, définitivement : cet âge où les habitudes ont pris la place de l’espoir.
Il y avait bien longtemps que les petits vieux s’étaient dit tout ce qu’ils avaient à se dire et, s’ils continuaient à dialoguer, c’était chacun avec soi-même.

Un samedi, grand-mère dit :

“ Eugène ! tu vas me tuer la poule blanche pour demain.”

Il n’y avait rien à redire, rien à discuter : c’était comme à l’armée : l’adjudant avait parlé.

Alors, grand-père , le coeur lourd, s’en alla dans le poulailler.
Il prit la poule blanche dans ses mains tremblantes et doucement, comme on parle à un malade que l’on sait condamné, grand-père lui apprit la mauvaise nouvelle.

“Vois-tu ma petite, je te l’avais bien dit – fais-moi au moins un oeuf par semaine. Tu sais, la “vieille”, elle voit tout. J’ai beau cacher la bouteille et la chique de tabac, elle a les yeux partout. Alors, tu comprends, elle t’as à l’oeil. Tu es bien trop coquette avec ton beau plumage blanc.”

Il emporta la poule dans la cave. C’est là que se trouvent le gros billot et la hache.
Je ne sais pourquoi, mais c’est toujours dans les caves que se passent les tortures.

 

Le reste se passa très vite.
Il prit la hache, posa le cou de la poule sur le billot et ferma les yeux.
Et, quand la hache retomba lourdement, grand-père ressentit une vive douleur.

 

J’ai toujours eu de l’admiration mêlée de crainte pour le vieillard de mon enfance. Et, quand il partait pour le défilé des anciens combattants, la poitrine ornée de ses médailles, j’imaginais, comme le font tous les enfants, des faits d’armes dont grand-père avait été le héros.

 

C’est seulement bien plus tard, quand je fus admis dans le monde des adultes, qu’un soir, mon père m’apprit que grand-père avait perdu un doigt par amour d’une poule.
Car on ne raconte pas ces histoires-là , aux petits enfants.

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