Lettre à un ami

Parenthèses

Salut ami Jean,

Il court, il court…

Il est passé par ici,

Il repassera par là…

Cà, c’est la chanson qui le dit. La réalité est tout autre. On ne se baigne jamais deux fois dans la même eau de la rivière.

Chaque jour est unique. Chaque jour est solennel selon l’étymologie fondamentale.

Et chaque jour, je me dis : «  il faut que j’écrive à Jean. »Et chaque soir, je me retrouve «  gros Jean comme devant » avec le triste constat :

« tu n’as encore pas trouvé le temps aujourd’hui. »

Il court, il court : c’est bien sûr du temps que je veux parler. Celui qui nous entraine dans un tourbillon, celui qui coule comme une poignée de sable que tu ne peux retenir même en serrant de toutes tes forces.

« Il arrive un âge, où je passe plus de temps dans les bras de mes infirmières que dans ceux de ma femme. » disait l’autre jour un malade.

C’est une constatation, une simple constatation mais également l’expression d’une dure réalité.

Nous passons notre vie, partagé, tiraillé entre rêves et réalités. Il y a les choses que l’on aimerait faire et celles que l’on fait réellement.

Et ce n’est pas toujours une simple question de choix.

Car pour pouvoir choisir, il faudrait être libre. Cette notion de liberté est d’ailleurs complexe car elle comprend deux volets : liberté et libération.

La liberté ne sera accordée qu’à ceux qui auront fait l’effort de se libérer, c’est à dire ceux qui entreprennent le chemin de la libération.

Liberté surveillée.

Liberté encadrée.

Liberté avec des limites tellement proches que parfois elle semble inaccessible.

Il se dressait sur ses jambes, vindicatif, brandissant le poing et criant

«  Je suis quand même libre ! »

 

Libre de quoi ?

Alors si tu es libre, arrête-toi de respirer, juste quelques minutes.
Que sont quelques minutes face à l’éternité ?

Prisonnier de toi-même. Prisonnier d’une autre vie.

 

Liberté ou illusion ?

Quand j’ai habité le Nord, quand j’ai été exilé loin de ma patrie alsacienne, j’ai toujours soigneusement écouté, non pas seulement les mots que prononcent les gens, mais la façon dont ils construisent leurs phrases.

Le langage est un sacré révélateur. Et n’oublie pas que c’est un photographe qui parle.
On ne peut révéler que ce qui existe déjà auparavant, même si c’est de façon invisible, de façon latente comme disent les disciples de Nicéphore Niepce

J’ai rapporté dans mes bagages quelques expressions nordiques qui sentent bon l’odeur iodée de la plage de Dunkerque. Elles ont aussi cette couleur un peu particulière des paysages des Flandres maritime ou alors celle des collines de l’Artois qui se prennent pour des montagnes

Là-bas les gens disent :

«  tu me dis quoi ! »

Et ce n’est pas une question, c’est tout simplement le besoin de savoir.
«  Tu me dis quoi » s’applique autant au sermon du curé, qu’au prix du lait ou de la qualité de la bière

« Tu me dis quoi ! »

Et je saurai ainsi ce que tu en penses.

Et quand tu m’auras renseigné, alors je saurai quoi, c’est à dire ce que tu en penses et quand nous aurons fait le tour du problème, quand nous aurons constaté, alors, s’il n’y a rien à faire, alors, et seulement à ce moment-là, tu prononceras cette autre phrase pleine de sagesse et de résignation aussi :

« Faut faire avec …. »

C’est là une sorte de « Leitmotiv »

Faut faire avec le temps.

Faut faire avec les impôts.

Faut faire avec les gens.

Faut faire avec la bêtise humaine.

La liste est bien loin d’être exhaustive.

Là, je me retrouve un peu dans la peau d’un peintre de l’école flamande qui aime à jouer avec les clairs-obscurs. J’aime les contraires et c’est dans leur confrontation que l’on découvre un peu de vérité.

Ces gens-là ont le chic de dessiner un ciel gris, bas, voire menaçant et puis de voir le rayon de lumière qui vient donner une lueur d’espoir.

Dans la chambre éclairée par une simple bougie, les ombres dansent sur les murs. On n’a pas encore inventé l’électricité, alors on se regroupe autour de la cheminée et les flammes s’amusent à produire un feu d’artifice d’étincelles. Petites étoiles éphémères, mais ces étoiles-là, vont tout droit se refléter dans le regard des gens pour les animer c’est à dire leur donner vie.
La vie, oui, finalement :

La Vie est fragile comme une étincelle.

La Vie est fugace.

La Vie ne tient qu’à un fil selon l’expression consacrée.

Ce fil qui me retient à la vie…

 

Et au fur et à mesure que passe le temps, ce fil devient de plus en plus mince.

Ah, ne pas perdre le fil de sa vie.

Ah, ne pas perdre son temps.

Aimer pendant qu’il est temps d’aimer.

Boire pendant qu’il est temps de boire.

Ouvrir ses yeux pendant que notre vue est encore de qualité.

Et écouter chanter l’oiseau.

C’est un grand coup d’Ecclésiaste que je t’assène !

 

Mais je veux encore te parler d’une autre image.

C’est une histoire vraie que j’ai vécue.

J’avais un ami médecin. Nous parlions rarement médecine, nous parlions de philosophie, de poésie, de religion…

Un jour, Michel m’a dit :

 

Image un malade qui vienne me voir en me disant :

« docteur, j’aimerais que vous me donniez une pilule qui fasse que je ne sois plus jamais malade » 

et il reprit :

C’est une bêtise ce truc-là. Une pareille pilule n’existe pas.

Et pourtant, toi, mon ami, tu te comportes comme ce malade.
Tu cherches à être tout le temps heureux.

Le bonheur c’est comme du morse. Tu sais, le langage des marins.
Le morse avec des points. Parfois ils durent, alors cela fait des traits. Mais l’important, ce sont les vides, car sans les vides, il n’y aurait qu’une ligne continue, donc plus de langage.

Quand un auteur écrit un texte, il y a des choses qui lui paraissent moins importantes que le reste. Alors, il les met entre des parenthèses.

Moi, je vais te donner un conseil.
Essais de faire juste le contraire.

Mets entre parenthèses tous les moments que tu veux garder à l’abri de l’usure, et laisse filer le texte, la vie de tous les jours, celle que l’on subit, celle qui use. »

 

Mon ami Jean, je ferme la parenthèse de ce moment que je viens de passer avec toi.

Nous sommes récemment passés toi et moi par des moments difficiles. Nous avons eu la chance de nous en sortir pas trop esquintés, le cœur encore capable de battre pour aimer.
Laissons filer le texte

Soignons nos parenthèses.

Jusqu’à la prochaine

Bien à toi

Amicalement

 

 

 

 

 

 

 

 

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