A FOND

Je vous offre cette histoire tirée de mon livre “les histoires de mon patelin.
L’édition est bientôt épuisée, mais  vous pouvez toujours m’en demander un.

 

L’ hiver a été long et rude.
Il a fait très froid en février. Un honnête moins 20° pendant la dernière quinzaine. Mais le ciel était resté bleu. Le soleil avait même brillé, mais sans arriver à combattre le froid.
Vers la fin du mois, la température était même descendue à moins 27°.
Le Maire avait envoyé Güschti informer les parents que l’école resterait fermée.
Le pauvre poêle à mazout avait beau ronfler de toutes ses forces, il faisait décidément trop froid dans la classe.
Alors, si les parents se désolent de devoir garder la marmaille à la maison, les gosses, eux, sont ravis de ces quelques jours de vacances non prévues au programme.
«  A güeter Wenter esch ebis wart . »
Un bon hiver, c’est quelque chose de valable.

Car même si le froid n’est pas très agréable, il faut bien vous dire que les paysans comptent beaucoup sur l’hiver pour qu’il leur donne un petit coup de main.


«  D’ Kelta màcht s’Ungazifer kàput . »
– Le froid tue la vermine.
Et il est vrai qu’une bonne petite semaine de grand froid, ça fait éclater la terre retournée en grosses mottes à l’automne.
C’est un peu magique, car après le gel, vous retrouvez la terre fine à souhait.
L’hiver n’a pas que des mauvais côtés.
Tiens, d’ailleurs pendant que nous discutons gentiment, l’hiver s’en est allé oubliant pour quelques jours, ses capuchons blancs sur les sommets des Vosges.
Alors c’est le miracle du printemps, et comme chaque année, c’est une véritable renaissance.
Quand on est gosse, on ne fait pas attention.
Tout vous semble normal, évident. Mais avec le temps, on devient de plus en plus sensible. Qui sait ? C’est peut-être l’âge ou un peu de sagesse.
Mais le printemps, ça compte de plus en plus.
Les bourgeons qui éclatent, les premiers crocus, les perce-neige, toute cette vie endormie qui se réveille, ça ne peut vous laisser indifférent.
Alors au fur et à mesure que passent les semaines, le patelin commence lui aussi à revivre.
On se dépêche de tailler les derniers arbres fruitiers.
On attache les sarments de vigne à leur fil de fer et même si on est raisonnable et que l’on sait que les gelées sont encore à craindre, il y a quelque chose qui vous pousse à commencer à jardiner.
Alors on sème les premiers petits pois, on repique les échalotes et les oignons ; les laitues aussi.
Pourtant Güschti rappelle à qui veut l’entendre :
« S’esch kei Avril so güet so schneits im Hert uf d’r Hüet. »
–   Quand au berger, il neige sur le capuchon,
C’est que le mois d’avril est bon.
( proverbe alsacien en traduction très libre.)
C’est chaque année, c’est la même chose.
On est pressé.
On sème trop tôt.
Quand survient une gelée, on regrette.
Pourtant l’année suivante, on recommencera.
Ainsi va la vie.
Des printemps, j’en ai vu passer pas mal, avec leurs cerisiers enneigés de pétales blancs, mais, parmi les souvenirs qui se bousculent dans ma tête, il y a une tradition que je veux vous raconter.
Au printemps, généralement « en d’r Kàrwucha » – pendant la semaine sainte, les femmes alsaciennes sont prises d’une frénésie soudaine.
Il suffit que le soleil soit au rendez-vous, qu’il montre juste le bout de son nez, et voici que la gent féminine proclame bien haut
 «  M’r màcha a fond. »
– On va faire du « à fond. »
Faire du « à fond », c’est toute une histoire.
Quand on dit « à fond », c’est du ménage qu’il est question et on se lance dans le grand nettoyage de printemps.
C’est un peu comme si l’on essayait de traquer les restes de l’hiver jusque dans les moindres recoins de la maison.
Alors, on vide les armoires.
On suspend les costumes en plein air.
On démonte le lit, et l’on passe le sommier et les montants à la parquetine (genre de térébenthine) avec un pinceau pour déloger le plus petit grain de poussière.
Ensuite on astique le sol, on décape, on brosse, on cire et vas-y, on frotte tout d’abord avec le « Blocker » – sorte de grosse brosse montée sur un manche à balaie, et puis on lustre avec un chiffon de laine.
Le linoléum reluit comme un véritable miroir.
Je ne vous parle pas des carreaux, cela va de soi.
Le « à fond, » c’est la folie de la propreté, comme si en chassant la poussière, c’est un peu son cœur que l’on prépare pour la nouvelle saison.
On sort les tapis et les matelas et l’on tape avec « le Depiklopfer » – la tapette à tapis.
C’est un véritable concert qui s’élève dans le village.
Mais il y a les années où l’on va encore plus loin.
Ces années-là, on fait venir le « Matrazamàcher » – le tapissier.
Il s’installe dans la cour et démonte les matelas.
Alors on récupère le tissu, la laine et le précieux « Rosshor » – crin de cheval.
On lave le tissu et la laine. Les gosses sont chargés de défaire soigneusement à la main, le crin de cheval. On n’aime pas trop confier cette besogne à la machine du tapissier car elle casse les fibres.
Quand tout est prêt, bien sec, le tapissier, armé de sa grande aiguille, vous refait un matelas gros comme ça, enfin toujours beaucoup plus haut qu’avant.
C’est ça, le grand souvenir de mes printemps.
Cette odeur de parquetine mélangée au parfum des premières fleurs.
Cette odeur de propre qui monte dans mes narines et dans mon cœur et le souvenir du plaisir que j’éprouvais quand le soir venu, je me couchais sur mon matelas refait à neuf avec son tissu rayé et ses grands pompons de coton bien blanc.

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