Et demi

Et demi…

« Moi, j’ai cinq ans et demi ! »

 Il se dresse devant moi de toute la hauteur de sa petitesse ; visage souriant, un tantinet sérieux. Des cheveux en boucles comme des chevaux sauvages qu’il faudra dompter.

« Je vais à l’école maternelle, mais je suis dans la classe des grands »

Dans son regard, comme une fierté.                                                                 Chez les grands, vous entendez ! Finis les petits qui pleurent quand la maman les dépose devant le portail.

Chez les grands ! Maintenant je fais partie de ceux qui savent peindre sans mettre de la peinture partout. Je fais partie de ceux qui savent découper avec les ciseaux à bouts ronds.

« Et l’année prochaine j’irai à la grande école »Un enfant tout en devenir, comme un bouton de fleur qui ne demande qu’à s’épanouir.

Mélange d’insouciance et d’impatience.

Cinq ans et demi. La précision est de rigueur. Et il part au boulot comme un grand en donnant sagement la main à sa maman.

« Au fait, ça lui fait quel âge à cette maman qui tient la main du petit ?

Oh ! elle doit être dans la quarantaine. Elle a eu son fils sur le tard. Maintenant, les jeunes n’ont pas d’autre solution que de rester chez leurs parents le temps de trouver un emploi. Vous voyez, moi, je ne voudrais plus être jeune. De notre temps, je pense que la vie était plus facile, mais nous ne nous en rendions pas compte »

Sur le banc, il y a … ?

Attention aux mots que vous allez choisir !
Il y a deux messieurs ?
Deux personnes âgées ?
Deux vieux : pourquoi ne pas le dire carrément ?
Deux papys ?
Oui, papy ; ça me plait, deux papys. Papy ça fait gentil. Papy ça sent les bonbons, les petits gâteaux, les promenades au bord du ruisseau, les glaces que l’on sculpte à grands coups de langues.

Ils sont là, un peu voûtés par l’expérience de leur vie.           L’expérience est ce qui reste quand il faut savoir passer la main.

Place aux jeunes !
 L’expérience est la seule vraie richesse des anciens, leur grande fierté. Transmettre son expérience….Un rêve, car on ne transmet jamais rien. Il incombe à chacun de faire ses propres expériences. C’est une illusion que de vouloir faire l’économie de la confrontation. Celui qui ne s’est jamais brûlé le bout des doigts ne connaîtra jamais la vraie puissance d’une simple allumette.

« Au fait, cela te fait quel âge   ?
Je vais sur mes quatre-vingt-deux ans et demi »

La précision est de retour. 
Comme si l’on voulait profiter de la moindre goutte de soleil, du moindre coin de ciel bleu. Demain sera demain. Mais nous avons le temps. Nous ne sommes plus pressés

Et pendant que la dame dans la quarantaine conduit son fils à l’école maternelle classe des grands, pendant qu’elle avance fièrement dressée sur des talons pointus, pendant qu’elle marche dans un nuage d’imprécision qui lui fait bénéficier de l’avantage du doute, dans la cour de l’école et sur le banc là-bas, nous guette le monde de la précision.  Un monde où se côtoient l’impatience et l’envie de durer.

Et par-dessus tout ça, jouant à cache-cache avec les nuages, un grand soleil éclatant.

Un soleil qui compte notre temps.