“Ma” copain Christian

Après quelques 37 ans et demi d’enseignement obligatoire et rétribué, accordez-moi le bénéfice du doute.
C’est à cause du « ma » que je vous apostrophe.
Je sais bien que l’on dit « mon » copain, mais voilà, il y a des régions qui  n’en font qu’à leur tête, des régions dans lesquelles « on cause » différemment.

 

Cette histoire, enfin je veux dire mon histoire, s’est passée dans le Nord – Pas de Calais et ce, avant que la région ne soit appelée « Hauts de France ». Soit dit en passant, que « Hauts de France, c’est quand même plus joli.


J’étais  « monté » de ma propre initiative ce qui laissait perpexples les gars du coin.
«  Faut être fou, ou alors déplacé d’office pour raisons disciplinaires ».
Rien de cela. J’avais choisi en toute liberté.

Une nouvelle région pour un nouveau chapitre de ma vie.

Dans le ch’Nord, les gens parlent à leur façon : autre vocabulaire où la serpière devient « wassingue » et la cabane du fond du jardin s’appelle « un cotche »…

 

Un jour, j’ai rencontré Christian, ou alors pour être plus précis, j’ai rencontré son chien.
Je tenais moi-même en laisse un Labrador blanc et Hector, le chien de Christian, était lui aussi à la fois Labrador et blanc. Point commun qui nous rapprocha.

 

Chacun à sa manière : les chiens se reniflèrent et les maîtres se serrèrent la main.
C’est ainsi que j’ai fait la connaisance de Christian.
Nous étions venus là, au Cap Blan Nez, parce que nous partagions la même passion : faire voler des modèles réduits de planeurs.
Et  c’est ainsi que nous nous retrouvions régulièrement.
C’est également ainsi que nous avons rencontré d’autres planeuristes, Jean-Claude qui venait chaque semaine de Paris, le grand Jacques de Charleroi…et tous les autres.

Les chiens creusaient à qui mieux mieux et les hommes suivaient, le nez en l’air, les évolutions de leurs avions.
C’était le bonheur : un bonheur tout simple, un bonheur sans complication.

Mais le bonheur ne dure jamais.
 

Un jour, j’ai été obligé de faire un séjour dans une clinique. Mes veines n’avaient résolument pas de veine : elles s’étaient bouchées.
L’intervention fut bénigne et, le lendemain, je rentrai chez moi.

 

Je me rejouissais à l’idée  de reprendre les promenades avec mon chien.
C’était un samedi matin.
Il était un peu avant 8 heures, quand je refermai la porte de ma maison.
Mon « gamin » tirait de toutes ses forces sur sa laisse.
Arrivé au coin de la rue, je m’engageai sur le passage clouté quand, un chien arriva à toute vitesse. Il prit son élan pour sauter sur mon chien. Mais voilà, il rata son coup et me fit tomber. Je ressentis une vive douleur dans mon dos.

J’étais donc couché sur le passage pour piétons, quand une voiture arriva.

Par geste reflex, j’ai essayé de me relever. Je suis retombé, et c’est le boucher qui sortit de sa boutique pour me donner une coup de main.

Je fus transporté aux urgences  dans l’ambulance des pompiers.
C’est là, que le diable s’en méla pour la première fois.


Les urgences étaient tellement surchargées, que l’on m’installa dans un couloir

Et les heures passèrent.

Et le soir arriva.
Sur le coup des 6 heures, un interne vint enfin m’ausculter.
« Cela passera. Vous allez rentrez chez vous. »

Le lendemain, la souffrance était intolérable.
J’ai appelé SOS médecin et l’on me mit sous morphine.
J’appelai un ami médecin rhumatologue à mon secours.
Et je fus conduis dans un hopital d’une autre ville.

Et c’est là, que le diable s’en méla une seconde fois, car le jour même de mon arrivée, le chef de service apprit qu’il était victine d’un cancer au cerveau…

Les soins furent suspendus ; les malades furent mis sous morphine.
Il faut bien s’occuper des choses importantes : la succession du chef.

 

Je n’ai jamais pris de morphine et j’ai donc rapidement développé une intolérence

Si bien que quelques jours plus tard, je me suis enfui en taxi, pour rentrer chez moi.

 

Je fus opéré de mes deux hernies discales en urgence, 18 jours après l’accident et, pour couronner le tout, le chirurgien du couper des nerfs.

 

Voilà comment en quelques secondes, on perd un jambe.
Quant au propiétaire du chien agresseur, il n’a jamais été inquiété.
Quand on a des amis haut placés…
Le procureur classa sans suite, mes plaintes les unes après les autres.

 

Et c’est là qu’intervient « ma » copain Christian.

 

On avait installé dans mon salon un lit d’hôpital. Pas question de monter à l’étage.
Je ne savais même plus comment me tourner.
Le plus pénible, c’était les nuits qui ne voulaient pas passer.
Je dressais l’oreille pour guetter les premiers chants d’un oiseau qui annonçaient la fin de mon calvaire.
Chaque matin avait un goût de victoire, de renaissance.
Vous savez ce qui m’a permis de tenir le coup ?
Ma faculté d’imagination !

 

Chaque nuit, je rêvais du même trajet.
Je partais d’Aoste en direction de Martigny en Suisse.
Je montais lentement. Je me souviens de chaque virage, de chaque paysage.
Voià ce qui m’a sauvé : faire la route du grand Saint Bernard.

 

Les jours passaient lentement, pareils les uns aux autres, sans couleurs, sans espoir.

Mais j’attendais impatiemment le mercredi.
Le mercredi c’était le jour de Christian.
Il arrivait à 14 h précises du fin fond de sa campagne.

Alors c’était un grand moment de bonheur, car Christian connaissait ma passion pour la photographie.
Alors, il m’installait sur une chaise.
Alors, il allait chercher la poubelle haute fournie par la ville
Alors, il posait un vase avec une fleur juste à la bonne hauteur.

 

J’avais bien du mal à soulever mes appareils. Christian les fixa sur un pied et, le temps de quelques heures, j’oubliais mes douleurs.

 

Je n’ai jamais totalement guéri.
J’ai du vendre ma maison, sous son prix, est-il bien nécessaire de le préciser ?
J’en ai profité pour retourner dans ma ville natale.
Je continue à traîner ma jambe droite qui ne m’obéit plus.
L’expert commis par les assurances a trouvé la bonne idée de prétendre que mon infirmité était de naissance, mais il ne m’a jamais expliqué comment, infirme, j’ai plusieurs fois fait le tour du Mont Blanc par le sentier de grandes randonnées.

 

Maintenant, comme disent les copains de C’Nord, pardon des Hauts de France, j’essaie de «  faire avec », c’est-à-dire que j’aligne mes rêves sur mes possibilités
Celui qui ne rêve pas à l’impossible, ne souffre pas, ou alors un peu moins.

 

Cela fait presque 10 ans que j’ai déménagé.
Je n’ai plus revu Christian.
Mais nous nous téléphonons régulièrement et nous reprenons notre conversation là où nous l’avons laissée.
Comme si temps n’avait pas passé.

Ce qui nous unit ?
Des ouvenirs de moments pénibles : des victoires aussi. Et puis, j’ai réussi à lui «  refiler’ le virus de la photo. Le mail, c’est magique. En un clic, Christian m’envoie ses photos. Un autre clic, et je lui retourne mes commentaires et mes conseils.
Christian commence à faire du bon travail et quelque part dans ma tête, je suis fier de lui.

Messieurs les historiens, cette histoire n’est pas pour vous.
C’est une histoire trop petite, trop insignifiante. Elle ne marquera pas l’Histoire.
Vous, vous ne vous occupez que des histoires importantes.
Elles parlent de ceux qui ont suffisamement laissé de morts pour passer à la postérité.
Dans vos histoires, il n’a  ni odeurs, ni chants d’oiseaux.
Il n’y a que des discours, des manoeuvres politiques, des déclarations solennelles, des trahisons et des mensonges, des champs de batailles et des lignes de sacrifiés.
Il n’y a pas de place pour un infirme et son copain.
Il n’y a pas de place pour l’homme.
Vous avez réussi à deshumaniser.

 

Et pourtant mon histoire à moi, n’est qu’une simple tranche de vie.

De vie réelle avec  son cortège de larmes et de sourires.
Une vie qui vaut la peine d’être vécue.